Le Terrible rêve de Lord Mardoch

La prémonition existe-t-elle...?

Lord Stephen Murdoch, a la cinquantaine élégante, et la chevelure impeccablement coiffée. La redingote noire ornée de quelques rubans prouve ses mérites. Sur son visage ascétique, se promène l'admirable gravité des hommes dignes et responsables. Lord Stephen Murdoch, familier du palais de Buckingham, lointain cousin d'une famille princière, était peu enclin à la plaisanterie. Il passait ses rares moments de loisirs à relire Goethe et la Bible, s'abstenait de tout excès alimentaires, buvait quelques gorgées de vin, respectait infiniment les femmes qu'il considèrait avec hauteur.

Mari et père comblés, il accordait cependant au bonheur la même indifférence qu'à tout ce qui lui semblait dû. Et puis cette année-là - nous sommes dans les premiers mois de l'année 1900 - Lord Stephen Murdoch part se reposer quelques jours en Irlande, comme il avait l'habitude de le faire à chaque automne, à la saison où des nuées d'oiseaux s'abattent dans les bois, où les lièvres fauves détalent par terriers entiers sur les collines battues par les vents. Dans son manoir austère dressé contre la mer, Lord Murdoch s'abîmait en de sereines contemplations : il aimait plus que tout le crépitement des flammes dans l'âtre, le lent cheminement du soleil sous l'épaisse brume grise. Un soir, Lord Murdoch est brutalement tiré de son sommeil. Une inexprimable angoisse le saisit à la gorge. Il se dresse sur son lit monumental, aux aguets, surprend un bruit incongru : le pas d'un homme sur le gravier de l'allée. Murdoch va à la fenêtre et découvre un spectacle affreux : dans la clarté blême de la lune, une silhouette noire passe devant lui, courbée sous le poids d'un cercueil ! Lord Murdoch est saisi de stupeur. Qui peut transporter un cercueil par cette froide nuit, à trois heures du matin, dans le parc, à cette heure-là désert ? Comme s'il avait entendu cette question muette, l'inconnu s'arrête brusquement et lentement, très lentement et lève la tête. Ce que voit alors Lord Murdoch, il ne l'oubliera jamais : le visage de l'inconnu, éclairé par la lune est d'une laideur repoussante. Ses arcades sourcillières osseuses et proéminentes, ses joues creuses, son nez épaté comme celui d'un squelette, sa bouche ouverte comme une cicatrice et ses mains aux ongles longs et noirs font de cette apparition une vision démoniaque. Au point qu'instinctivement, Lord Murdoch fait le signe de la croix.

Voyant ce geste l'inconnu patibulaire grimace un sourire ironique et, tirant le cercueil sur ses épaules disproportionnelles, s'éloigne et disparaît derrière les buissons. Lord Murdoch est si troublé qu'il ne peut plus trouver le sommeil. Toute la nuit, il revoit cette macabre scène : le visage horrible, le sourire menaçant, et toujours ce cercueil. Le lendemain, il questionne les gens du manoir : qui pouvait bien être cet homme ? Et pour qui était ce cercueil ? Mais personne ne le connait. Personne ne l'a vu. Et personne n'a commandé de cercueil.

A la fin de son séjour, Lord Murdoch n'a pu satisfaire sa légitime curiosité. Il quitte l'Irlande, regagne Paris et oublie l'étrange incident. Plusieurs années passent ainsi, sans que jamais Lord Murdoch trouve une explication. Il lui arrive souvent, au moment de s'endormir, de revoir l'horrible visage levé vers lui dans la clarté lunaire. Au cours de l'hiver 1905, Lord Murdoch et son épouse se trouvaient à Paris. Invité par l'Ambassadeur d'Angleterre qui donnait une grande fête, le couple en profita pour goûter aux joies de la capitale : spectacles, soupers et divers entretiens politiques. Lord Murdoch avait l'habitude de descendre dans un grand et luxueux hôtel des Boulevards - aujourd'hui disparu - où il avait ses habitudes. Il revenait en compagnie de Lady Murdoch, d'une soirée à l'Opéra, suivie d'un souper à la Tour d'Argent, lorsqu'il éprouva le plus grand choc de sa vie : il traversait le hall désert de l'hôtel lorsqu'une silhouette sembla se détacher du mur. Dans la pénombre, Lord Murdoch aperçut un corps disgracieux, des épaules disproportionnées, un visage effrayant avec ses orbites creuses et sa bouche édentée.

Stupéfait, il s'arrêta, serrant instinctivement le bras de son épouse. L'affreux personnage s'approcha de l'ascenseur, ouvrit la porte et s'inclina respectueusement. Lord Murdoch ne s'aperçut qu'à ce moment que "l'apparition" portait la livrée des domestiques de l'hôtel, et le couvre-chef attribué au liftier. Il demeurait immobile, frappé par la surprise. Le liftier fit un geste.

- Monsieur, Madame, dit-il dans un français sans accent. Il attendait que le couple entre dans l'ascenseur pour refermer la porte et le conduire à son étage : quoi de plus normal pour un liftier ? Lady Murdoch lâcha le bras de son mari et fit un pas dans l'ascenseur.

- Non...!! Lord Murdoch avait crié. Lady Murdoch se retourna. Surprise. Le lord n'était pas homme à crier dans le hall d'un hôtel.

- Un instant, dit-il à sa femme. Attendez-moi. Et il se dirigea vers le bureau du réceptionniste de nuit.

- S'il vous plaît, dites-moi : quel est cet homme qui manoeuvre l'ascenseur ? Le réceptionniste, pourtant habitué aux pires excentricités de sa clientèle, en demeura sans voix : le Lord anglais s'intêressait au liftier ! Il allait répondre, lorsqu'un vacarme épouvantable parut exploser dans le silence de l'hôtel : dans un fracas terrible, la cabine de l'ascenseur venait de s'écraser au sous-sol. Plus pâle qu'un mort, Lord Murdoch se précipita. Il aperçut dans les débris de la cabine plusieurs cadavres sanglants : trois touristes espagnols qui venaient de monter et, reconnaissable à son uniforme, le liftier. Les quatre personnes avaient été tuées sur le coup.

Pendant que l'on s'activait pour dégager les victimes, Lord Murdoch accompagna sa femme très émue à leur appartement et redescendit. Il voulait en avoir le coeur net. Il fallait qu'il sache qui était cet homme. Le directeur de l'hôtel se précipitait dans le hall, à peine réveillé. Les employés, quelques clients et des sergents de police recouvraient les cadavres avec des couvertures.

- Je vous demande pardon, s'exclamat le Lord, mais je dois savoir qui était cet homme...C'est très important. Il évoqua rapidement sa rencontre avec le liftier. Le directeur demanda à l'un de ses employés de rechercher les renseignements demandés. Au bout d'un moment, l'employé revint, en tenant au bout des doigts une fiche.

- C'est un bien triste hasard, dit-il, mais nous ne connaissons pas cet homme. Il a été engagé ce matin, et seulement pour la journée. Un remplacement. Notre liftier était souffrant aujourd'hui.

- Mais enfin, insista Lord Murdoch, vous avez bien noté son identité ?

- Pas pour une journée, Monsieur. Nous demandons seulement une pièce d'identité dans ce cas...

- Et cette pièce d'identité où se trouce-t-elle ?

- Ici Monsieur, répondit l'employé mal à l'aise.

- Mais enfin quoi..? Qu'y-a-t-il ? demanda le directeur de l'hôtel. Lord Murdoch prit la fiche et l'examina. Elle était totalement vierge. Les formules imprimées étaient lisibles, mais toutes les inscriptions à l'encre semblaient effacées. Comme par le temps...Lord Murdoch ne connut jamais l'identité de cet étrange personnage si affreux.Mais depuis ce jour, il sembla transformé : lui qui ne croyait en rien se mit à fréquenter les cercles spirites, consulta les voyants, les médiums et mourut, 10 ans plus tard, convaincu que les rêves prémonitoires n'étaient pas une fantaisie.

Mais cette fameuse nuit où le lord vit pour la première fois cet individu avec le cercueil, était-ce un rêve ou la réalité...?

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