LA DAME BLANCHE DE LA TOUSSAINT

Une valise écossaise rouge et jaune...

Il pleuvait depuis le matin. Les habitants des villages isolés sur les versants arides du Massif Central n'avaient pu sortir les bêtes. Des mugissements d'ennui se répondaient de temps à autre dans la vallée. A cinq heures, les lumières brillaient déjà aux carreaux des fermes. Les portes étaient refermées, les volets clos : les gens du pays n'aiment guère se promener dans la nuit de la Toussaint. Ce n'est pas qu'en Haute Auvergne on soit plus superstitieux qu'ailleurs, mais on sait des choses. Quelque part entre La Chaise-Dieu, Brioude et Langeac, habitaient les Laffont. Des braves gens travailleurs et discrets comme il y en a beaucoup dans le pays. Des gens sans histoire, austères et serviables, qui avaient peiné pour acheter un commerce de droguerie installé à l'entrée d'un gros bourg. Marceau Laffont portait une belle cinquantaine, solide et colorée. Ses cheveux blanchissaient déjà sur les tempes, la moustache arrogante grisonnait, une véritable incarnation de la force tranquille, Marceau Laffont. Marinette, sa femme, née Chaudrac, paraissaît plus jeune, malgré les vêtements sévères qu'elle portait hiver comme été, malgré le chignon et les lunettes d'institutrice. On imaginait qu'elle avait pu être charmante, quelques années plus tôt, quand elle avait fréquenté, comme les filles de son âge, les bals des environs, à la recherche du promis. Chez les Laffont, jamais une dispute, peu de contrariétés, ils vivaient cette vie sans histoire qui passe au rythme des grosses horloges à balancier. Comme chaque année, ils étaient allés fleurir la tombe familiale à une cinquantaine de kilomètres de leur maison, dans le village où ils avaient passé leur jeunesse et où ils s'étaient fiancés. Comme chaque année, ils avaient profité du voyage pour s'arrêter chez leur cousin Verlhac, ancien combattant, radical-socialiste et négociant en vins et spiritueux. Selon l'habitude, la table avait été dréssée devant la haute cheminée de pierre : nappe blanche et bouteilles poussièreuses, soupe fumante et terrines alignées en ordre parfait. On avait évoqué le passé, on piquait les souvenirs comme les tranches de jambon de montagne, on s'essuyait la bouche du revers de la main en buvant le vin de la treille.

L'enfant du brouillard. Dans les années 60, la présence d'un enfant marchand sur le bord d'une route A 6108, entre Rigon et Jervaulx Abbey, en Angleterre, a été signalée par des automobilistes. Ce fait a été authentifié mais jamais expliqué.

Vers minuit, Marceau se leva, aussitôt imité par Marinette. "Il est temps de partir. J'ai jamais vu un pareil fichu temps pour la Toussaint". Le cousin Verlhac en convint et les raccompgna jusqu'à la 403 grise où il déposa, comme chaque année, deux bouteilles de son vin. Il savait déjà qu'il les boirait le lundi de Pâques, lorsqu'il rendrait visite aux Laffont. "Bon voyage, cria-t-il dans la nuit tandis que la voiture s'engageait sur la route sinueuse. Ils quittèrent le petit village et s'enfoncèrent dans la nuit brumeuse. Les phares grimpaient à l'assaut des côtes interminables, plongeaient dans les ravins profonds, traversaient les forêts et les bois. Soudain, Marceau poussa un cri et fit une embardée : "Bon Dieu !! ". Devant l'automobile se dressait une silhouette que les rafales de pluie et la lueur des phares rendaient presque irréelle..."Ma parole c'est une auto-stoppeuse...!". Marceau roula très lentement en direction de la jeune fille solitaire qui lui adressait des gestes désespérés. "Fais attention, Marceau. A cette heure-ci, sur cette route, et avec le temps qu'il fait : c'est pas normal..." lui fit remarquer sa femme. "On ne peut tout de même pas la laisser sous la pluie, murmura Marceau en découvrant une jeune fille blonde, aux longs cheveux plaqués par la pluie. 

Il s'arrêta et ouvrit la portière. Une bourrasque de pluie s'engouffra dans la voiture et le trempa jusqu'aux os. "Où allez-vous ?" hurla-t-il pour se faire entendre dans le vent. "A la ville", répondit la jeune fille, "Je vous en supplie, Monsieur, je vous en supplie..." !! " Montez vite, dit encore Marceau d'un ton bourru, vous allez nous faire attraper mal". La jeune auto-stoppeuse se jeta dans la voiture. Marceau remarqua qu'elle n'était vêtue que d'un chandail et d'un blue jeans, et qu'elle serrait craintivement contre elle une valise écossaise rouge et jaune. La jeune fille tremblait en serrant contre elle son affreuse valise. "Encore des jeunes qui se sont disputés", pensa Marceau en regardant sa passagère dans le rétroviseur. Marinette se tourna vers elle : "Vous êtes trempée, avez-vous quelque chose pour vous sécher ou vous changer ?". Marceau attendit la réponse, mais l'auto-stoppeuse, enfoncée dans le siège arrière, la valise écossaise serrée entre les bras, regardait la route avec une terreur panique. Soiudain elle se mit à hurler : "Je vous en supplie Monsieur, je vous en supplie, faîtes attention, faîtes attention...". Marceau ne put, malgré tout, s'empêcher de sourire : "N'ayez pas peur, je connais bien cette route".. La jeune fille répéta une nouvelle fois : "Faîtes attention Monsieur, attention, le virage, faîtes attention au virage, doucement, arrêtez-vous..."

Marceau se retourna. Sa passagère était littéralement terrifiée. "Le grand virage au sommet de la côte ? Ne vous inquiétez pas je le connais depuis 30 ans..." La jeune fille serrait convulsivement la valise écossaise rouge et jaune entre ses bras. "Attention le virage, on va avoir un accident...! Arrêtez...!". Marceau, mal à l'aise, pensa que la fille avait trop bu, ou peut-être encore était-il tombé sur une hystérique ou une malade mentale. Il ralentit et prit le virage aussi lentement qu'il le put. Il accéléra de nouveau et sourit dans le rétroviseur. : "Vous voyez que j'ai été prudent ! Mais pourquoi donc ce virage vous faisit-il si peur ? Vous êtes du coin...?". Marceau cherchait l'auto-stoppeuse partout dans son rétroviseur, mais il ne la voyait plus. Il freina brusquement, arrachant à Marinette un petit cri de peur. Il se retourna, alluma le plafonnier : l'auto-stoppeuse avait disparu !. Il arrêta la 403 sur le bas-côté, courut à la portière arrière, l'ouvrit, chercha : la jeune fille s'était littéralement volatilisée...! "Elle est peut-être tombée dans le virage ?" s'exclama-t-il. Il prit dans le coffre une torche électrique et courut inspecter les fourrés. Il n'y trouva nulle trace de sa passagère et de sa valise écossaise rouge et jaune. Il se précipita vers Marinette qui sortait à son tour de la voiture. "Il faut faire quelque chose ! Cette pauvre fille doit être blessée. Nous risquons d'avoir des ennuis...Allons à la gendarmerie...".

Au village suivant, Marceau réveilla un gendarme qui alla s'asseoir derrière sa machine à écrire en baillant. Il enregistra sa déposition sans émotion apparente. Et puis, lorsqu'il la relut, il fronça les sourcils. Il hésita un long moment, relisant sans cesse cette déposition ahurissante et décida d'alerter son chef. Celui-ci apparut au bout de quelques minutes, engourdi de sommeil, et sur un signe de son subordonné, il lut le procès-verbal. Cela le réveilla brutalement : "Ce que vous dites là est incroyable, s'exclama le chef. Vous êtes sur que votre...que cette jeune fille portait une valise ? Elle était blonde, c'est bien cela ?" "mais oui" répondit Marceau sans comprendre pourquoi la banalité de ces détails frappait le gendarme. Le chef alla ouvrir un classeur, le feuilleta, en sortit une feuille tapée à la machine. "C'est invraisemblable, c'est impossible...!!!" murmura-t-il encore. "Il se passe que l'an dernier, la nuit de la Toussaint, un accident s'est produit au virage de la Combe. Nous avons retiré deux cadavres des tôles de la voiture. Un jeune homme de trente ans et sa passagère, blonde, cheveux longs, 23 ans environ, vêtue d'un chandail, d'un blue jeans. Nous avons trouvé près d'elle une valise écossaise rouge et jaune...Les corps n'ont jamais été identifiés. Ils ont été enterrés dans la fosse commune..."

Le chef alla fouiller dans une armoire métallique. "C'est bien cette valise ?" Il brandissait la valise écossaise rouge et jaune. "Oui c'est bien elle" répondit Marceau. Marinette perdit connaissance...Le procès-verbal de la gendarmerie est indiscutable. Le témoignage de Marceau Laffont a été certifié par son épouse, saine de corps et d'esprit. Ces faits incroyables se sont déroulés en 1957. Depuis, Marceau Laffont refuse de parler de cette affaire. il dit un jour à un journaliste : "Je sais, maintenant, qu'il existe des choses que nous ne pouvons pas comprendre...et que nous ne comprendrons peut-être jamais..!"

Je suis entièrement d'accord avec vous Monsieur Laffont...

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