LE LION DANS LE JARDIN

Aline...

Les noms des principaux personnages ont été changé afin de respecter leur intimité. Aline, 8 ans (aujourd'hui âgée de 60 ans), blonde, fluette, malicieuse, charmeuse aussi, déjà, était une petite fille comme tous les parents rêvent d'avoir. Un soir d'orage, Philippe et Anne-Marie, les parents de la fillette, sont brusquement réveillés par un cri. Ils se précipitent dans la chambre d'Aline et la trouvent penchée sur son bureau d'enfant : dans l'obscurité déchirée par les éclairs Aline est en train de dessiner. Philippe et Anne-marie se regardent surpris. Aline n'a jamais marqué un goût prononcé pour le dessin - et encore moins à trois heures du matin en plein orage. Alors tout naturellement Philippe s'approche d'Aline et se penche sur son épaule. Aline dessine une très jolie maison près d'une fontaine, avec un lion dans le jardin. Plus tard, Philippe regrettera beaucoup d'avoir égaré ou déchiré ce dessin. Toujours est-il, qu'il caresse avec infiniment de douceur les cheveux de l'enfant.

Aline sursaute, se tourne, regarde son père avec des yeux vagues, tout remplis de sommeil. Elle pose sa tête sur le bras de son père et se rendort aussitôt. Anne-Marie la recouche, et pendant quelques minutes, les parents stupéfaits, contemplent le dessin de leur fille, âgée de 8 ans : un dessin particulièrement soigné, réussi - dira plus tard Anne-Marie - comme si Aline l'avait recommencé plusieurs fois - représentant une jolie maison avec un toit recouvert de tuiles provençales, une vigne vierge qui court sur une véranda, quelques marches de pierre. Devant, près d'une fontaine d'où l'eau jaillit par trois traits de crayon stylisés, un lion, la gueule grande ouverte, figé. Dans les mois qui suivirent, Aline redessina à trois reprises, la maison près de la fontaine avec un lion dans le jardin. A trois reprises et dans des circonstances identiques : en pleine nuit, à la faveur d'évènements étranges ou inhabituels tels qu'un orage, un coup de téléphone mystèrieux et anonyme, une musique tonitruante qui avait réveillé tout le quartier.

A chaque fois, Philippe et Anne-Marie, qui s'en doutaient un peu, retrouvaient Aline penchée sur son bureau, en train de dessiner la maison. Les parents n'attachèrent pas à ces manifestations une importance réelle. Cela aussi, ils le regrèttèrent par la suite. Un an plus tard, Anne-marie - qui attendait un nouveau bébé - Philippe - tout bronzé - et Aline - qui avait enfin réussi à apprendre à nager - revenaient de vacances. Après un mois de mer, de glaces à l'italienne et de poissons grillés, après un mois de soleil, de promenades en mer, le mauvais jour était arrivé : le jour où les boutiques ferment ; où le bar de la plage affiche : "fermeture annuelle" ; où les volets des villas en location sont à nouveau clos. Pour éviter les embouteillages, Philippe au volant de sa grosse voiture neuve, décida d'emprunter ces délicieuses et fraîches routes parallèles que les Français refusent obstinément de connaître. Ainsi, toute la famille quitta le Lavandou à l'aube et par collines et vallées, gagna les splendeurs sauvages du haut pays provençal. Anne-Marie, qui supportait mal sa grossesse avec la grosse chaleur orageuse, avait préparé tout ce qui était nécessaire pour réussir un vrai pique-nique : poulet en gelée, salade de tomates, petits rougets froids, oeufs à la mayonnaise. Philippe s'était arrêté au creux d'une montagne couverte de thym et d'arbres tordus par le mistral. Sous une sorte de treille, dans la tiède fraîcheur de ce début d'automne, le pique-nique fut une réussite nullement contestée. Et puis, comme il y a beaucoup de kilomètres avant Paris, Philippe qui aurait bien fait une petite sieste, reprit le volant : Anne-Marie installa son fauteuil en position couchette, et derrière, avec ses jouets et ses bonbons, Aline s'endormit aussitôt.

Ils venaient de traverser le village de L...lorsque soudain, Philippe, qui somnolait au volant, fut tiré de sa torpeur par un cri strident. Il freina brutalement, par pur réflexe. Anne-Marie, qui crut à un accident, se redressa en poussant un hurlement. Philippe se retourna. L"oeil vague, pâle, comme endormie, Aline tendait le doigt vers une muraille de pierres. "Papa c'est ici. Il faut s'arrêter. C'est ici...!". - "Mais enfin s'emporta Philippe qui avait eu peur, qu'est-ce qu'il y a "ici"...?"

- Mais enfin papa, c'est ici la maison avec le lion dans le jardin...

Interloqués, Philippe et Anne-Marie échangent un bref regard. Aline elle, saute de la voiture et court jusqu'à la grille et disparaît derrière. Philippe la suit et arrivé devant la grille entrouverte il fait un pas et s'arrête, incrédule, littéralement frappé de stupeur. Ce qu'il voit derrière la grille, c'est exactement le dessin tant de fois répété d'Aline : les tuiles provençales, la vigne vierge sur la véranda, les trois marches. L'instant d'après, avec Anne-marie qui frémissait d'inquiétude, Philippe s'approcha du perron, appela d'une voix mal assurée sa fille. Il vit apparaître une très élégante et charmante dame qui ne dissimula pas sa surprise de voir deux étrangers faire irruption chez elle. Confus, bredouillant, Philippe lui expliqua l'incroyable histoire de cette maison, de cette fontaine, de ce lion. La vieille dame parut troublée.

- Mais où est Aline ? coupa Anne-Marie véritablement inquiète. Accompagnant la vieille dame, Philippe et Anne-Marie visitèrent ainsi toutes les pièces de la maison, jusqu'au boudoir où, incrédules, ils virent leur fille, Aline, assise sur un divan, en train de jouer avec une poupée. 

- Mais enfin s'écria Philippe, Aline qu'est-ce que tu fais..? La petite fille radieuse, illuminée par un sourire de bonheur, leva ses grands yeux bleus candides vers son père :

- Papa, je suis si heureuse, j'ai retrouvé Fanchon... La vieille dame porta sa main à son coeur et s'exclama :

- Comme c'est étrange...Cette poupée s'appelle bien Fanchon...Elle vient de ma mère, qui elle-même la tenait d'une parente éloignée.

Autour d'une table de rotin, dans la serre, devant un thé au jasmin et des petits gâteaux secs comme seules savent en servir les vieilles dames charmantes, on évoqua longuement ce mystère, cette coïncidence, cette curieuse prémonition...La dame offrit Fanchon à Aline et raccompagna ses étranges visiteurs jusqu'à la grille après avoir échangé leur adresse. Profondément bouleversé par cette affaire, Philippe conduisit d'un trait jusqu'à Paris. Le lendemain, à neuf heures, il reprenait son travail de cameraman à la télévision et au bout de quelques semaines, on avait oublié le Lavandou, le soleil, la mer et la maison près de la fontaine avec le lion dans le jardin. Jusqu'au jour, où un soir, en rentrant du travail, Philippe trouva Anne-Marie en pleurs qui l'attendait dans le salon en froissant nerveusement une lettre. Cette lettre avait été postée la veille par la vieille dame qui habitait la maison de Haute-Provence.



"Mes chers amis,

Je vous écris encore sous le coup de l'émotion que vous partagerez avec moi. M'étant décidée à vendre quelques affaires qui encombraient mon grenier, je déballais hier le contenu d'une malle, lorsque j'ai trouvé un portrait de mon aïeule Jeanne de C...tragiquement décédée dans cette maison que j'habite aujourd'hui. Ce portrait peint en 1828 représente mon aïeule lorsqu'elle avait 10 ans. C'est le portrait même de votre petite Aline".

Ils ont rendu visite, chaque année, à la vieille dame qui leur offrait du thé au jasmin avec des petits gâteaux secs. La vieille dame ne cachait pas son adoration pour la fillette. Et puis une année, la maison était vide, les volets clos. La vieille dame est décédée dans son jardin. La maison est aujourd'hui une auberge. Le lion a disparu...

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