LES COUSINS DU TEMPS PASSES

Notre-Dame-au-Flambeau

Madeleine était arrivée en pleine nuit. Elle était éreintée par l'interminable voyage à bord de sa petite voiture inconfortable. Elle s'était jetée sur un lit et s'était endormie aussitôt. Lorsqu'elle s'éveilla, un soleil éclatant inondait le jardin de la "Chapelle Blanche". C'est ainsi qu'on avait, depuis toujours, appelée cette vieille et belle maison qui se dressait sur une colline rugueuse perdue aux confins du Lot et de la Corrèze. Madeleine n'était pas revenue à la "Maison Blanche" depuis près de 15 ans. A la suite d'une banale dispute, elle s'était brouillée avec sa tante et n'était plus jamais retournée la voir. La tante Amélie, une solide auvergnate, avait vécu seule pendant 15 ans et puis, à l'hiver, elle était morte en laissant ses terres, sa maison et le peu d'argent qu'elle possèdait à Madeleine. Elle lui avait écrit : "Je te pardonne, je ne t'en veux pas de m'avoir laissée si longtemps seule, mais promets-moi seulement de remettre de l'ordre ici et de ne jamais vendre cette maison que j'aime".

Madeleine avait promis, sur la tombe de sa tante où elle était allée se recueillir, le premier matin, après son arrivée. Elle avait profité des vacances scolaires d'été - Madeleine était institutrice - pour installer la maison. Les premiers jours avaient été consacrés au ménage : il avait fallu aérer les sept grandes pièces, enlever la poussière, laver les parquets vermoulus à grande eau, passer des nuages d'insecticides dans les recoins, chasser les araignées, les mulots et même des chauves-souris qui avaient pris possession du grand salon où s'ouvrait une monumentale cheminée de pierre. Ensuite, Madeleine avait inspecté le grenier envahit de malles, d'armoires, de sacs et de boîtes. Il y avait là les souvenirs laissés par plusieurs générations d'hommes et de femmes : des robes de dentelles jaunies, des habits noirs encore imprégnés de parfums épicés, un haut de forme, un carnet de bal. Sur les étagères étaient rangés des livres poussièreux. Sur un mur étaient alignés des tableaux recouverts de poussière. Madeleine en épousseta un et découvrit le visage grave d'un jeune homme brun. Un regard étrangement vivant semblait animer le personnage sur la toile et Madeleine, dans un réflexe instinctif, recouvrit le tableau avec une étoffe qu'elle ramassa sur un fauteuil.

Ce fut le vendredi que l'étrange affaire commença. Vers 5 heures, alors qu'elle buvait du thé en feuilletant un album d'où s'échappaient des photographies d'une époque lointaine, Madeleine entendit tinter la cloche du portail. C'était bien la première visite qu'elle recevait depuis son arrivée : hormis la vieille Hortense, qui l'aidait au ménage, personne n'osait en franchir le seuil. Madeleine alla ouvrir. Une jeune femme se tenait devant elle. Blonde et élancée, enroulée dans une cape brune, la visiteuse souriait avec douceur. "Je suis Anne Bessières, une cousine d'Amélie, me permettez-vous d'entrer ?". Madeleine subjuguée par la voix fluide et lointaine d'Anne, s'effaça pour la laisser entrer. Anne regardait autour d'elle. "Comme cela a changé" murmura-t-elle. "Vous savez, répondit Madeleine comme pour se disculper, je n'ai fait que mettre un peu d'ordre. J'ai enlevé beaucoup de poussière, mais je n'ai encore rien touché". Anne lui adressa un sourire. "C'est beaucoup mieux ainsi". Anne s'assit dans un fauteuil devant la cheminée. "Resterez-vous longtemps avec nous ? demanda Anne. "Le plus longtemps que je pourrai. J'ai même l'intention de demander ma mutation dans la région pour y venir le plus souvent."

Anne lui sourit encore. "Avez-vous reçu la visite de notre cousin Henri ?". Madeleine fronça les sourcils. "Henri ? Un cousin ?. Je ne le connais pas". Anne de répondre : "Vous le verrez surement. Dites-lui que je suis venue. Il sera content." Madeleine s'approcha alors vers un grand bahut. "Voulez-vous boire quelque chose ?". Anne se leva brusquement. "Oh non, je n'ai pas le temps. Je voulais seulement vous rencontrer. Mais je reviendrai, je vous le promets." Et très vite, elle se dirigea vers la porte, suivie par Madeleine. Anne lui adressa un signe et disparut derrière la porte qu'elle referma. Madeleine se retrouva seule, troublée par cette visite. Elle décida d'en parler le lendemain à Hortense, qui connaissait tou le monde dans le pays. Le soir après dîner vers les 11 heures, un bruit se fit entendre. Le grincement d'une porte qui s'ouvrait. "Qui est là ?" demanda-t-elle, en se levant brusquement. Un léger courant d'air souleva un rideau. Un glissement léger se fit entendre. Une silhouette sombre se détacha dans le couloir. Un homme se tenait devant elle, drapé dans un long manteau noir. "Bonsoir dit-il avec une grande douceur. Je suis votre cousin, Henri Chabrat.". Surprise, Madeleine lui demanda : "Mais comment êtes vous rentré dans la maison ?". Le jeune homme s'avança et se montra à la lumière : "Je connais tellement bien le chemin..Je ne vous fais pas peur au moins ?".  Madeleine n'osait répondre. Le visage de son visiteur la troublait au plus haut point : d'une beauté fine et régulière, il semblait illuminé par le regard noir et profond. C'était à s'y méprendre le modèle du tableau retrouvé dans le grenier.

- "Je ne fais que passer, murmura Henri. Je dois en effet rentrer avant le matin." Il regardait Madeleine. "Avez-vous retrouver la statue de Notre-Dame-du-Flambeau ?". Madeleine répondit : "Je ne sais pas de quoi vous parlez. Où se trouve-t-elle ?" Henri se pencha vers elle. Dans le mouvement qu'il fit, il découvrit ses habits noirs au col bordé de blanc, comme en portaient les prêtres dans le passé. "Elle se trouve près de l'oratoire, au fond du parc. Elle a été décapitée, mutilée : mais vous trouverez les morceaux dans le bassin asséché, sous les feuilles mortes...Je vous en prie, remettez cette statue à sa place. Moi je n'ai pas le temps : vous comprenez ? Il faut absolument que cette statue retrouve sa place dans l'oratoire." Madeleine voulut en avoir le coeur net. "Attendez-moi un instant" dit-elle à Henri. Elle se leva et monta les escaliers quatre à quatre. Armée d'une lampe de poche, elle traversa le grenier sombre et trouva le tableau. Elle l'éclaira : le personnage du tableau était bien le cousin Henri ! Madeleine prit le tableau et redescendit dans le salon. "Regardez, s'exclama-t-elle, ce que je viens de trouver...". Henri avait disparu. Madeleine, le coeur battant, reposa le tableau sur le fauteuil, courut à la porte, sortit dans la nuit : elle n'aperçut que des écharpes de brouillard flotter dans l'ombre. Lorsqu'elle revint, elle examina la tableau plus attentivement. Elle pâlit et porta la main à son coeur : la toile avait été peinte en 1867. Cent ans auparavant !

Le lendemain, elle se rendit à l'oratoire, recouvert de lierre, à demi en ruines, qui se dressait au fond du jardin. Elle eut toutes les peines du monde à en pousser la porte vermoulue. A l'intérieur, elle vit un autel recouvert de toiles d'araignées et de moisissures. Et de part et d'autre, deux pierres tombales. En tremblant, Madeleine s'approcha et frotta la pierre pour déchiffrer le nom inscrit dessus. Ce qu'elle découvrit la fit frémir : "Henri Chabrat - 1829-1867". Elle joignit les mains et demanda au ciel de lui donner un peu de courage. Puis, elle entreprit de déchiffrer l'inscription de l'autre tombe : "Anne Bessières - 1841-1867". Madeleine avait reçu la visite de deux cousins morts depuis un siècle. Dans les jours qui suivirent, sur les instructions de son cousin Henri, elle fit creuser près de l'oratoire et retrouva la statue de Notre-Dame-au-Flambeau. Elle récupéra les morceaux manquants à cette statue dans le bassin asséché et fit replacer la statue restaurée dans l'oratoire, entre les deux tombes. Ce n'est que beaucoup plus tard, en lisant des lettres retrouvées dans le grenier, que Madeleine put reconstituer l'extraordinaire histoire qui s'était déroulée à la Chapelle Blanche. Cent ans plus tôt, promis à la vocation religieuse, Henri Chabrat avait rencontré Anne Bessières et était tombé amoureux d'elle. Ne pouvant renier ses voeux sacerdotaux, il avait préféré être uni dans la mort avec celle qu'il aimait plus que tout. Après avoir tué Anne, il s'était tué lui-même en laissant dans une lettre d'adieu, sa dernière volonté : reposer à jamais dans l'oratoire de la Chapelle Blanche, sous la protection de Notre-Dame-au-Flambeau.

La propriété avait été dévastée, pendant la dernière guerre, par les troupes allemandes d'occupation. L'oratoire avait été saccagé, la statue mutilée et abandonnée dans le jardin. Les occupants de l'oratoire n'avaient eu cesse de retrouver la paix : ils étaient apparus à plusieurs reprises à la vieille Amélie, qui était bien trop âgée pour entreprendre des recherches et qui - elle l'avouait dans une lettre - n'osait confier à personne son étrange secret. Depuis que la statue de Notre-Dame-au-Flambeau protège la tranquilité de l'oratoire, depuis que les tombes de Henri et d'Anne ont été nettoyées et régulièrement fleuries, Madeliene n'a plus jamais reçu la visite de ses lointains cousins.

Comme quoi l'amour peut défier les siècles...

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