L'ONCLE D'AMERIQUE

La levure New yorkaise...!

Une ruelle étroite, éclaboussée par le soleil qui rebondit sur les draps étendus aux fenêtres. Dans l'air flotte une odeur d'ail, d'huille d'olive et de friture chaude. Des enfants jaillissent d'un couloir obscur et dévalent la rue en hurlant. De grosses femmes vêtues de noir portent des paniers de victuailles colorées. elles s'arrêtent de temps en temps, posent leur panier entre leurs jambes et les mains posées sur leurs hanches robustes, elles crient un nom à la volée. Des têtes curieuses apparaissent aux fenêtres étroites. Une voix répond au cri par un cri qui lui ressemble. Une corde est lancée d'une fenêtre. L'une des femmes y accroche un couffin d'où dépasse le col d'une bouteille, un paquet graisseux. La corde remonte lentement le précieux fardeau, au milieu des touristes ravis qui photographient les couleurs locales. Cette rue chaude et bruyante, c'est Naples, la ville la plus authentique de l'Italie - mais aussi la plus pauvre - . Naples dresse ses immeubles modernes au pied des bidonvilles et se baigne dans la mer calme à l'ombre menaçante du Vésuve. Naples ville des contrastes, des filles brunes aux formes lourdes et aux yeux noirs, port cosmopolite et inquiètant, empire de la misère et de la pizza, et du vin léger qui coule si facilement qu'il a inspiré la plupart des chansons napolitaines.

C'est au coeur du quartier pauvre, à l'une de ces fenêtres où pendent les lessives, qu'habite la famille Tinelli. Ils habitent Naples depuis plusieurs générations : mais au fil des années, au caprice du destin, ils ont perdu leur richesse, leurs propriétés pour venir échouer ici, dans l'une des pauvres rues du quartier pauvre. La pauvreté à Naples, à cette époque, ne veut pas seulement dire manque de confort, le manque d'hygiène, le manque de loisirs, le manque de travail. Ca veut dire aussi qu'on ne mange pas tous les jours à sa faim. La pizza et les spaghetti, que madame Tinelli cuisine à merveille, coûtent cher quand il faut calmer l'appêtit de douze personnes. Douze personnes dont huit enfants perpétuellement affamés. Monsieur Tinelli est un grand malade : il ne travaille pas. Il ne travaille plus depuis tant d'années qu'on ose même pas lui demander qu'elle est cette maladie qui l'empêche de travailler, mais qui lui laisse le temps et suffisament de force pour jouer aux cartes une bonne partie de la journée, faire la cour aux filles sur le port et boire une anisette le soir à la fraîche avec ceux qui ont de la chance de travailler. Résigné, Monsieur Tinelli regagne les trois pièces où les enfants dorment déjà et se couche en soupirant entre sa femme et sa belle-mère. Ah, combien il envie, Monsieur Tinelli, le frère de son père qui est parti, avant la guerre, s'installer en Amérique.

Quelle exaltante vie doit-il mener avec sa famille à New York, où il tient un commerce de produits italiens, pâtes fraîches et pizzas chaudes à midi. Il doit être riche, heureus et libre, tout ce que n'a pas Giuseppe qui est pauvre, malade et dépressif. L'oncle d'Amérique, Adolfo, envoie chaque mois à sa famille napolitaine un gros paquet de provisions : un gros paquet  rempli de bonnes choses, des conserves, des aromates, de la farine, de la levure, du poivre et même des pâtes, des pâtes américaines pour la famille restée en Italie. C'es volumineux paquets sont attendus avec impatience par les enfants qui espèrent toujours un paquet de bonbons ou de chocolats. Chaque mois, le paquet est accompagné d'une lettre laborieusement écrite par le fils aîné d'Adolfo - et sans doute dictée par Adolfo - qui commence invariablement par ces mots : "Chers neveux et cousins du pays..."

Au mois d'avril 1976, le paquet arriva à Naples sans la lettre. Habituellement la lettre précède le paquet : "Chers neveux et cousins du pays, vous allez recevoir...". Ce mois-là, pour la première fois, le paquet était arrivé avant. Autour de Giuseppe, la famille est réunie pour l'ouverture du colis. Giuseppe défait les noeuds, empoche la ficelle, défroisse le papier et sort triomphalement un bocal de fraises, deux boîtes rondes de pâté à la viande, une livre de raisins de Corinthe, une bouteille de whisky et une surprenante boîte ronde, rouge et sans étiquette, avec un curieux ruban noir autour. Giuseppe regarde la boîte, cherche une indication, le retourne mais ne trouve rien. Il dénoue le curieux ruban noir, le glisse dans sa poche et ouvre la boîte : elle contient une sorte de poudre grisâtre, sans odeur, ni saveur. Giuseppe en met un peu sur le bout de sa langue. Il regarde sa femme et dit : "C'est surement de la levure.." La famille acquièsce. "Oui c'est celà, c'est surement de la levure". Et le soir même, Madame Tinelli prépare un gigantesque gâteau qui fait la joie de tous. Elle casse les oeufs, verse de l'huile, pétrit la pâte et verse deux cuillère, puis trois de cette curieuse poudre grise. Au moment du dessert, tout le monde crie bravo..! "Ce gâteau est un délice...!". Madame Tinelli devient toute rose, car elle adore les compliments et reconnaît que son gâteau est particulièrement fameux, même si elle trouve au fond que la pâte n'a pas levé comme d'habitude. "Cette nouvelle levure est peut-être plus longue à monter, pense-t-elle en ajoutant à voix haute : "Vous pouvez remercier votre oncle Adolfo, c'est grâce à lui que nous mangeons un aussi bon gâteau". Tout le monde se lève et boit à la santé de l'Oncle d'Amérique.

 

Quelques jours plus tard, après avoir savouré bon nombre de gâteaux confectionnés avec cette levure anonyme enfermée dans une boîte rouge avec un ruban noir , la famille Tinelli est rassemblée autour de la table sur laquelle fume un gigantesque plat de spaghetti. Soudain, le facteur paraît : "Bonjour Giuseppe, voilà ta lettre de New York". On remercie le facteur qui boit un verre avant de repartir et Giuseppe tend la lettre au cousin chargé de la lecture. celui-ci pose ses lunettes sur son nez et lit à haute voix la lettre venue du bout du monde : "Chers neveux et cousins du pays...Un terrible malheur vient de nous frapper. Notre très cher, très aimé, très vénéré Adolfo n'est plus. Il est tombé victime de la fatigue et de son dévouement. nous avons voulu respecter ses dernières volontés : il voulait reposer dans la terre de son pays, à Naples. Mais les formalités sont trop longues et très chères pour transporter un corps de New York à Naples. Aussi le conseil de famille a trouvé la solution : Nous avons fait incinérer Adolfo et nous avons placé les cendres dans le paquet que nous vous adressons. Vous ne pouvez pas vous tromper : les restes de l'oncle Adolfo se trouvent dans la boîte rouge nouée d'un ruban noir...Vous n'aurez qu'à déposer la boîte dans le caveau de famille...!!"

Je n'insisterai pas sur la scène qui s'est déroulée chez les Tinelli. L'horreur fut générale, les cris épouvantables et le scandale énorme. Au terme de la loi, les Tinelli s'étaient livrés, sans le savoir et sans le vouloir, à l'acte extrèmement répréhensible qu'on appelle anthropophagie...! Les journaux s'emparèrent de l'affaire, mais personne ne put jamais expliquer comment la lettre, envoyée avant le colis, était arrivée 8 jours après le colis...! Depuis cette regrettable affaire, chez les Tinelli, on mange beaucoup moins de gâteaux, on vénére particulièrement l'âme de l'oncle Adolfo et on remercie le ciel : à la suite de ce scandale, l'infortuné Giuseppe a même trouvé du travail. Un bonheur dont il ne se remettra sans doute jamais. Voilà comment se termine cette affaire rigoureusement authentique.

Et n'allez pas me dire que cette histoire est de mauvais goût...!!.

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